Personne dans le monde
Ne marche du même pas
Et même si la Terre est ronde
On ne se rencontre pas
Les apparences et les préférences
Ont trop d’importance
Acceptons les différences
C’est vrai, faut de tout tu sais
Faut de tout c’est vrai
Faut de tout pour faire un monde
[…]
Ce qui compte dans la vie c’est le bonheur
Chacun de nous le trouve à son heure
Arnold et Willy ça appartenait déjà à un monde révolu. Un monde barbouillé de kitsch qu’on se plaisait à faire revivre au cours de conversations aimablement nostalgiques. Il n’y a rien de plus fédérateur et attendrissant que les vieilles séries de notre enfance. Parle-moi un peu pour voir de Sauvez par le gong ou de Code Quantum, du Prince de Bel Air ou du Magicien… A propos d’Arnold et Willy, les conversations étaient toujours les mêmes “Tu savais qu’Arnold, en fait, c’était un nain ?” “Mais ! Qu’est-ce que tu me racontes là ?!”. Demain surement sur les terrasses on entendra : “T’as entendu pour la mort de Gary Coleman ?” “Qui ça ?” “Tu sais bien, le mec d’Arnold et Willy !” Il y aura un silence gêné, des blagues vaseuses, une gorgée de rosé et il sera l’heure de parler de retraite, de Roland Garros ou de l’Euro 2016.
Gary Coleman est mort et ce n’est pas vraiment triste, mais j’ai ce soir, par lui, le souvenir d’un canapé beige et d’une télé merveilleuse. Bien peu de choses, mais pas sûr qu’aujourd’hui encore je saurais ouvrir les yeux aussi grand.
C’est drôle. Dix jours que je suis là et je n’avais pas remarqué ce cadre. Juste en face du lit, insolent. Une peinture cheap mais pas dégueulasse. La mer, des reflets et des falaises : une invitation. Une idée du soleil sur les briques rouges des toits, à peine quelques vagues, histoire de dire.
Dix jours que je suis là à ne pas avoir le temps de me tourmenter, à mettre la mer et le reste de côté ; pour plus tard.
Dix jours qui auront suffit à ne plus rien savoir, mais dix jours remplis d’images. Celles de cinéma évidemment, qui m’encerclent en même temps qu’elles me fuient, celles de la vie aussi qu’il me reste à étalonner : couleurs, contraste, mise au point.
Et le temps méchant va vite badigeonner tout ça de mélancolie. Des souvenirs à la con… qu’espérer de plus ?
Une dernière nuit avant de fermer l’album donc et devant moi ce cadre stupide qui me dit bonsoir comme un agent RATP. Mais je ne m’inquiète pas. Les falaises reviendront et avec elles la mer, le soleil, les reflets et la foule de films, et l’amour, la musique et les odeurs, les frissons, les colères et le sentiment grisant et grandiose d’avoir été dix jours au coeur même de tout cela.
Le Bad Lieutenant d’Herzog m’a inspiré un récit halluciné de ma semaine. Voir aussi After Hours de Scorsese.
Ce poignet droit qui craque. Quelle drôle d’idée. Une torsion élégante mais hostile : crac. Et puis c’est le genou, puis la cheville, les épaules, le cou… crac. Tout craque à droite.
On n’est déjà plus dimanche depuis pas loin de 10 heures mais j’ai dans le regard un je-ne-sais-quoi de dominical. Je vais jusqu’à la cuisine pour boire un coup et décider d’un geste que cette semaine serait intense et ininterrompue, comme un grand trip, comme une fièvre, comme un lundi.
Ça sent bon et il fait beau. Il fait une chaleur neuve sur Paris ce matin-là. En réalité toutefois, il fait grand ciel à temps partiel. Le temps, d’ailleurs, s’emmêle. Je ne sais plus très bien quand je suis, alors j’ouvre les yeux, le soir s’y précipite.
150 g de boeuf plus tard, nous quittons un restaurant d’aire d’autoroute à 300 m de l’Opéra Garnier et suivons la lumière. La lumière rouge et brûlante de ces lettres impeccables qui disent le nom du groupe. Un oiseau renait de ses cendres, et nous — sobres — descendons la salle en pente.
Jusqu’à ne plus rien dire.
Tout autour des cris stridents, devant des flashs et sous mes pieds le sol qui tressaille. Et la musique dans mes entrailles. Le coeur vouté à l’extrême, si désireux de bondir enfin un peu sur un son qui ne vient finalement jamais. De toute façon j’ai la tête ailleurs, les yeux que pour elle. Mais j’ai beau scruter, elle n’est pas là.
La nuit est à moi. Je m’y glisse avec une légèreté qui ne m’étonne même pas. J’avale, félin, des centaines de marches. Je danse.
Même ce mardi à l’air d’un dimanche… je suis endimanché. La légèreté d’hier a cédé sa place à un mouvement plus élancé, plus conquérant. Mes chaussures marquent le pas, métronomes, et le métro s’en va. Autour d’une table rebondissent des chiffres et des idées tandis que contre le mur, un ours gigantesque se répand. Il va dire quelque chose, mais préfère se taire. Il ne dit rien, il imagine.
Le reste tombe en cascade. Des coups de fil qui ne mordent pas, des sujets qui s’entassent et le soir qui arrive. Encore.
C’est à ce moment qu’elle nous rejoint. Elle nous emmène au Cambodge, alors on la suit, mais c’est trop tôt. On attend donc au bord de l’eau. L’ours du matin s’est changé en dauphin. Sur les quais s’est échouée une armée de ballons roses : voilà ma dose.
Le restaurant est étroit et plein de regards, on est trois, il est tard, il fait faim. J’ai l’air de rien alors je minaude à ma manière. Je m’énerve un peu de mes maladresses, je sur-joue mes faiblesses. Je ne sais plus qui commande, les plats arrivent. Dans l’assiette : une forêt. L’ours revient, toujours muet. Je me laisse aller à une frivolité téléphonique, mais j’ai encore la tête ailleurs, où est-elle ?
On déplie mercredi comme un canapé-lit pour y coucher la veille qui dors déjà. Aujourd’hui il faudra voir du monde, serrer des mains, sourire… peut-être sera-t-elle là. Ce mercredi a un accent anglais, ce mercredi s’appelle wednesday. Je suis tremblant et connecté ou plutôt immobile, attaché, bâillonné, paralysé. Et s’il n’y avait pas d’ours ?
Je vais au cinéma, voir des lézards.
Dans le film tripé d’Herzog et la gueule fripée de Nicolas Cage il y a un peu de ma semaine. Une semaine qui voit le fond et remonte, une semaine excitante, trouée de nuits inexistantes. Qu’importe, j’enchaine. Tout seul, je galvaude un peu plus le romantisme au nom de la comédie et de la paresse. J’en sors vidé.
Jeudi n’a pas d’allure. L’ours est là, grimaçant, il compte sur ses doigts, me fait comprendre qu’il faut attendre. L’ours se moque de moi. Je vibre à une fréquence inadéquate.
La journée passe. Déjeuner agréable. Rires au cury. Passerelle. Après-midi lucide. Grand vide.
Le soir sera à deux pas, en chansons. Partout des visages échappés de l’écran, à la terrasse d’un café, dans la queue, dans la salle, sur scène… Trois rangs devant cette fille m’obsède. Comme moi, elle garde deux places — mal à l’aise et rêveuse — je suis certain de la connaître, incapable de la remettre.
Les chansons coulent, j’ai presque oublié l’ours. On nous souhaite une belle nuit — bon son de bonsoir — je m’en étonne. Il est tôt, pas encore vendredi.
Me voilà égaré en double file. Les yeux griffés de lueurs imbéciles, je ne dors toujours pas.
Immédiatement, vendredi est austère. Je règle, imagine, trace, constate. Il faudra jouer à dire, prier pour ne pas rire.
Et c’est la fin. L’ours a baissé les bras, d’elle je n’ai aucune nouvelle…
L’angoisse, c’est le soleil. Je me disais ça les yeux un peu plissés de tant de lumière. Sur mon visage fraichement rasé, le vent chargé de poussière s’affairait ridicule. Comme des caresses pénibles, maladroites, hasardeuses. Le vent n’y connait rien.
On croit qu’il y a quelque part la plénitude. Qu’au bord des vagues — debout et seul — on va pouvoir goûter à quelque chose de transcendant. Mais ce n’est jamais comme ça. Il y a toujours des moustiques, cette cheville gauche qui vous fait mal, une odeur qui détonne, égarée. Alors on imagine. On oublie ce qui tracasse, on change le bruit de l’eau en une musique sourde et gracieuse, on pense au poids du vent comme à un manteau chaud, on se dit que les moustiques sont des cons, qu’ils ne sont pas là, on murmure des mots jolis qu’on a lus quelque part, on travestit le ciel jusqu’à ce qu’il en rougisse… La plénitude, c’est de la peinture.
Mais sous les rayons brûlants de ce soleil indélicat je sens que la peinture craque.
Claude Monet - Pointe de la Heve à la marée basse (1869)
Aujourd’hui, personne n’est mort. La nouvelle est tombée comme ça. Au journal télé ils ont montré des hôpitaux, des petits africains faméliques, des champs de bataille, des autoroutes. Ils ont montré des avalanches, des feux de forêt, des atterrissages ratés, des chasseurs, des suicidaires, des vieux, des flics… et c’était pas triste, parce que personne n’était mort.
En soit la mort d’un homme n’est pas toujours une information. En fait, la plupart du temps, à moins qu’un proche ou quelqu’un de célèbre ne décède, on en a à peine conscience. La plupart du temps, la mort c’est des chiffres. 33 personnes décédées dans un accident de la route, 3 adultes et 2 enfants morts dans un incendie, une championne olympique et trois alpinistes disparus en montagne, 30 millions de victimes de la grippe espagnole…
Mais aujourd’hui rien de tout ça. Pas de chiffre, pas de visage, personne n’est mort.
On n’a pas tout de suite été sûrs, il a fallu attendre les confirmations des lieux les plus reculés, s’assurer que la vie avait bien continué partout dans le monde, vraiment partout. Et puis un peu fébriles, par superstition sans doute, des milliers de journalistes ont fini par annoncer la nouvelle : “Aujourd’hui, personne n’est mort.”.
Beaucoup ont pleuré d’une joie bizarre, et ont ainsi comblé le déficit de larmes de cette journée exceptionnelle. Certains ont dit sans trop y croire, que c’était peut-être fini, que désormais plus personne n’allait mourir.
Et puis finalement la mort a repris son cours, comme une horloge rouillée qui, juste une fois, refuse de sonner ; pour la blague.
“Eh toi le vieux, regarde mieux, regarde la mort qui te pend aux yeux.”
Ce petit con prend un malin plaisir à lâcher sa réplique. 12ème prise. Une phrase qui claque et puis une gifle. A chaque fois la maquilleuse repasse une couche. J’ai un putain de mille-feuilles sur la joue gauche. Moitié fond de teint moitié torgnole.
J’ai l’air beau tiens. Avec l’autre qui me regarde de haut. Je le vois bien, la suffisance jusque dans le noeud de cravate. Il a déjà en tête les poncifs qu’il lâchera à la télé : “C’était très intimidant de travailler avec un monstre sacré !”.
Non mais vraiment, étoile montante du cinéma tu parles. Alors oui il a du talent et une belle gueule, mais le truc il l’a pas. Pour ça j’ai le nez.
Je voudrais le transpercer du regard, afficher une fierté méchante et gloutonne, lui dévorer la face du fond de mes yeux noirs, lui régler son compte. Il serait là, noyé. Pour rire un peu je pourrais lui répondre, d’un mot le dissoudre. Mais bon, c’est pas mon personnage. Et comme les autres couillons sont pas foutus de régler correctement les lumières j’ai pas le loisir de m’amuser.
Je suis donc là à faire le vieux, dans les vestiges de ma grandeur. Je pense aux copains qui sont partis à l’heure et ça me fait mal dans le ventre. Toutes les nostalgies ne sont pas bonnes à vivre.
Et puis merde c’est la 13ème. La petite au clap savait pas pour ma superstition. Que voulez-vous on leur apprend plus rien. La claque de trop, mon coeur qui lâche. Cette fois c’est marre, je sais que j’y passe, les yeux ouverts comme dans L’Impasse.
La nuit dernière j’ai fait un cauchemar bizarre. On apprenait la mort de Johnny par une sobre dépêche AFP. Je sais pas trop pourquoi mais tout le monde recevait la dépêche.
Physiquement.
C’était un petit papier rectangulaire, avec un cadre bleu à un centimètre du bord et ça disait : “Johnny Hallyday est décédé dans la nuit des suites d’une complication discale.”.
Alors tout de suite c’était la panique. Sur Twitter chacun y allait de son LOL ou de son message compassionnel.
C’était drôle.
C’était triste.
C’était chiant.
Il n’y avait plus qu’un sujet quand une deuxième dépêche est arrivée, pour corriger la première. En fait Johnny était en bonne santé, c’était Woody Allen qui était mort.
Erreur.
Bon c’est bizarre, ça veut rien dire, c’est un rêve mais c’est flippant…
Sans tomber dans de la prousterie à deux balles : j’écoute ça et j’ai 12 ans. Je suis sur un parking dans le sud de l’Angleterre, ça sent les fish and chips. Des mouettes se disputent un papier d’allu gras et je vois tout ça briller crânement sous un soleil désolé d’être là.
Moi j’ai un peu la gerbe. Le voyage en car à été long et j’ai passé mon temps à faire le malin à l’arrière. Petit à petit je crois m’être détaché de mon corps, à force de jouer à être un autre. Je vois ce petit bonhomme, roux comme une bière blonde, et je me dis que c’est pas moi, que c’est un souvenir bancal et hallucinant.
On est tous descendus pour respirer un peu l’air salé dans un patelin qui pourrait s’appeler Plyston ou Glasburry. On s’en fout c’est le désert. Right here, right now. On siffle, on fredonne, on fait la basse en agitant la tête. Ouais, ce truc est une drogue.
On a un quart d’heure de temps libre alors avec deux trois potes on s’écarte du groupe et on marche un peu. “Parait qu’on peut voir la mer là-bas !”. La mer, tu parles. Le car s’est échoué dans un océan de parkings ; ça en fait déjà deux qu’on traverse. On marche, mais je dois m’arrêter pour refaire ces saloperies de lacets ; des baskets même pas à la mode.
Attendez-moi les mecs !
Ils m’attendent pas.
Quand je me relève, je ne vois plus personne. En fait si. Des types là, qui viennent vers moi. Ils sont 15, 20 peut-être. Je fais pas le fier, ce sont des grands. J’en entend quelques uns ricaner et je me rend compte qu’un autre groupe arrive derrière moi, je suis cerné. Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ?
Ils ne sont plus qu’à quelques mètres quand je prend conscience de ce qui rend cette histoire vraiment extraordinaire. Ils sont tous roux ! Le plus grand de la bande est un barbus avec un t-shirt Oasis. Il me toise et prend la parole :
“I’m Paul.”
Avec le recul c’est un peu bizarre, car mon anglais n’était pas si bon. Mais j’ai compris chacun des mots qu’il a prononcé ce jour-là. C’est comme s’il s’était exprimé en français, voire dans un langage à nous. C’est d’ailleurs pas si idiot ; peut-être qu’on a notre langage à nous.
“Je suis Paul. Nous sommes là pour procéder à ton intégration. Normalement le bureau français aurait dû s’en occuper mais il y a eu du remous aux dernières élections et c’est devenu vraiment n’importe quoi là-bas.”
Il m’a tout déballé : les formalités administratives, les procédures de transmission, les difficultés à étendre le mouvement au-delà du Royaume-Uni malgré des antennes dans toute l’Europe, les guerres intestines et le rôle global de l’organisation…
J’écoutais ça complètement médusé. Il a continué :
“Voilà, notre couleur de cheveux est le marqueur visible de notre disposition génétique à porter le secret dont nous devons absolument être les garants. Si le secret était dévoilé, ou s’il disparaissait, les conséquences seraient terribles.”
Et puis il m’a révélé le secret et j’ai compris.
“Tu fais maintenant partie de ceux qui savent.”
Globalement, la plupart des gars qui m’encerclaient étaient assez maigres. Les coudes pointus, les joues légèrement creusées. Il y avait un gros quand même, avec un maillot d’Arsenal et le visage couvert de petites tâches. Il m’a attrapé le bras et Paul m’a fait une piqûre. Je n’ai pas bougé. C’est insensé mais je n’ai pas bougé. Ils étaient tous si calmes. Paul m’a expliqué que cette piqûre était une sécurité indispensable, elle contient un sérum mortel qui agit de manière foudroyante si je tente de dévoiler le secret. Pas encore très au point, le sérum a des effets secondaires qui nous rendent plus sensibles.
Et puis ils sont partis. J’étais grisé. C’est une sensation extraordinaire de savoir. Mes potes sont revenus, on est remontés dans le car.
Nous ne formons pas une communauté, c’est exactement le contraire. A part les quelques membres du bureau central, personne ne se côtoie. D’ailleurs je ne connais personne d’autre qui sait. Quand je croise l’un de mes semblables dans la rue ou dans le métro nous ne partageons rien de plus qu’un malaise réciproque. Nous ne sommes pas faits pour vivre ensemble, mais isolés, séparés du reste du monde par la lucidité que nous confère le secret.
Un jour peut-être tout le monde saura. Là, tout de suite, je revois la campagne anglaise défiler entre les rideaux tirés par ceux qui voulaient regarder un film que j’avais déjà vu.
Frédéric Mitterrand est un lyrique. Après Albanel et ses anéfé, c’est plutôt une bonne chose pour un Ministre de la Culture. Le problème c’est qu’à coups de grandiloquence et d’effets de manche, on arrive vite à raconter n’importe quoi.
J’avais suivi d’un peu loin sa diatribe sur “le caniveau des pirates” et les réactions qu’elle avait suscité sur le web. Et puis j’ai finalement entendu ce matin à la radio un extrait de son fameux discours :
Comme citoyen et comme ministre de la Culture et de la Communication, je ne veux pas qu’on traîne dans le caniveau des pirates “l’atmosphère, atmosphère” d’Arletty, le “c’est dégueulasse” de Jean Seberg dans A bout de souffle…
Et là je dis non ! Je veux bien qu’on réveille les monstres sacrés quand on a avec soi la légitimité télévisuelle d’un grand amateur de cinéma, mais, par pitié il faut le faire correctement.
Comme vous pouvez le voir ci-dessous, dans A bout de souffle, Jean Seberg ne dit pas “C’est dégueulasse”, elle demande : “Qu’est-ce que c’est dégueulasse ?”. Cette confusion change tout parce que cette scène finale — l’une des plus belles de l’histoire du cinéma — repose justement sur un malentendu tragique entre ce que Belmondo dit et ce que répète le passant.
Voilà. D’une phrase à la con notre Ministre de la Culture maltraite l’un des plus beaux moments de la Nouvelle Vague.
Et ce n’est pas tout. Il se trouve que le principal intéressé (Jean-Luc Godard) avait été précisément interrogé il y a quelques mois sur cette question. C’était au cours d’un long entretien (passionnant by the way) réalisé pour Arte et les Cahiers par deux jeunes cinéphiles. Dans cette vidéo, à 23:30 environ, ils lui apprennent que des internautes mettent en ligne certains extraits de ses films et la réponse est limpide : “Tant mieux, tant mieux, je suis très content”.
Bilan des courses : comme citoyen et cinéphile, je préférerais qu’on cesse de traîner le “atmosphère, atmosphère” d’Arletty et le “Qu’est-ce que c’est dégueulasse ?” de Jean Seberg dans le caniveau de la politique…
Changement d’adresse c’est le titre d’un film pas terrible d’Emmanuel Mouret. Ceci dit c’est un beau titre, une belle manière de parler d’un moment dans la vie où les repères se déplacent. Ces moments là coïncident souvent avec des dates charnières, on quitte le foyer familial, puis sa vie d’étudiant et ainsi de suite…
A chaque changement d’adresse il y a ce qu’on quitte et puis aussi ce qu’on trouve ; les nouveaux lieux et les nouvelles personnes, l’inconnu qu’on s’apprête à domestiquer. C’est aussi le temps des choix, à l’image du tri en faisant les cartons, entre ce qu’on garde et ce qu’on jette.
Juste avant de quitter mon ancien appartement j’ai reçu le numéro de septembre des Cahiers du Cinéma. Je reviendrai peut-être un jour sur ce qui me plait dans cette revue, toujours est-il que j’y suis abonné. Au sein de la rédaction — qui elle n’a pas bougé du 12ème arrondissement de Paris — il y a également eu du changement. Suite au rachat du titre par l’éditeur anglais Phaidon, c’est Stéphane Delorme qui a repris à Jean-Michel Frodon le rôle de rédacteur en chef. J’aurais aimé citer ici un morceau de l’éditorial qui aurait parlé de ce qui change et de ce qui reste, mais de cela il n’y a rien, juste la promesse d’un éternel : “tant que le cinéma existera”.
Je suis sûr qu’il y a un tas de proverbes chinois qui disent que tout ce qui ne change pas fini par pourrir. Alors inquiet, je prends cette posture comme un aveu d’agonie.